"Selkie de la rivière de l’Ouest"Une histoire unique pour Brownsburg-Chatham par Cynthia Lisa Dubé

Dernière mise à jour : août 21

par Cynthia Lisa Dubé, inspirée des citoyens rencontrés le samedi 14 août 2021


« Il n'est point de devoir que nous sous-estimons autant que le devoir d'être heureux. En étant heureux, nous répandons anonymement le bien dans le monde. » Robert Louis Stevenson


La jeune Emmy entre en trombe dans la maison et s’adresse d’un ton ferme à sa grande sœur: « Dépêche-toi, Lili, on doit retrouver maman au plus vite. Un grand malheur est arrivé à la boîte aux histoires. » Lili lève de grands yeux mauves surpris, engourdis par la lecture à la lueur de la lampe. Ses cheveux roses sont ébouriffés. Emmy contient sa peur, elle n’a pas osé apostropher les voyous excités et enragés à la noirceur. Son teint est encore plus pâle que d’habitude. Elle est venue chercher du renfort et espère qu’elles pourront revenir à temps pour faire cesser le massacre. Charlot s’approche d’Emmy, il ne pense qu’à s’amuser. Elle le caresse vigoureusement de ses doigts légèrement palmés. « On n’a pas le temps de jouer, mon bon gros chien. » Celui-ci suit les deux sœurs en trottinant gaiement. Elles font la course. Il est heureux d’accélérer pour les suivre. Les deux sœurs sont gymnastes. Elles sont souples et en forme. Elles font de grandes enjambées en direction du barrage où elles espèrent retrouver leur mère.

Sa peau blanc bleuté, ses cheveux couleur rivière glissent dans l’eau et reflètent la lumière du clair de lune. Selkie est heureuse dans son patelin de Brownsburg-Chatham, ce joyau bordant la rivière des Outaouais, vallonné de terres fertiles dont le territoire au nord prend le relief accidenté des montagnes des Laurentides, parsemé de nombreux lacs. Elle y a trouvé une nature luxuriante, une tranquillité d’esprit et y a vécu de nombreuses histoires d’amour. Elle se rappelle le premier homme, Louis Stevenson, un Écossais ambitieux qui rêvait de surpasser le succès de son père dans le Nouveau Monde. Elle se départait de sa peau de phoque et se blottissait dans ses bras. Il lui offrait des bouquets de fleurs magnifiques qu’il confectionnait avec la flore sauvage. Il avait traversé l’océan dans un bateau à vapeur transatlantique. Elle l’avait suivi à la nage. Ils s’étaient retrouvés à Montréal et étaient montés dans les terres jusqu’à cette bourgade où ils s’étaient liés d’amitié avec Alexander McGibbon et Jane Brown. Louis travaillait à la scierie et bâtissait des maisons. Il aidait aussi au moulin à farine. Il travaillait fort, se montrait persévérant. Il en fallait du courage pour défricher cette terre rocheuse.

Dotée d’une ouïe exceptionnelle et d’une capacité à voir dans la noirceur, Selkie est aux aguets. Elle entend des cris et le chien qui halète. Elle comprend que ses filles la cherchent, elle les aperçoit à travers les arbres sur le bord de la rivière. Elles n’ont que 8 et 15 ans, mais elle envisage déjà leur départ. Elle aurait souhaité des enfants qui vivent aussi longtemps qu’elle, mais la plupart survivent le temps d’une vie humaine, même s’ils ont parfois des attributs maternels, comme les mains palmées d’Emmy. Elle tente de profiter le plus possible du temps en leur compagnie en leur racontant des histoires, inventées ou non, embellissant le passé, cultivant l’imaginaire de ses filles. L’époque contemporaine leur a donné des bibliothèques et des boîtes à histoires où les filles s’abreuvent avec bonheur. Elle se rappelle la jeune Lili courant se chercher des livres illustrés et faire semblant de lire en pointant le texte d’un doigt rebondissant alors qu’elle était âgée d’à peine 20 mois. Elle était trop mignonne. Inquiète, Selkie se dirige vers ses filles afin de connaître l’urgence qui les conduit à elle en cette fin de soirée. Elle enlève sa peau de phoque et revêt une robe de la même couleur.

Emmy lui annonce en phrases saccadées comment la boîte à histoires se fait fracasser, que les livres sont jetés dans la rivière. Une grande colère sourde monte dans le cœur de Selkie. Elle n’arrive pas à comprendre un tel geste, violent et inutile. Contre quoi en ont-ils? En quoi la beauté et l’imaginaire les menacent-ils? Ont-ils si peu de joie de vivre en eux, tant de colère qu’ils doivent troubler le bonheur des autres? Elle se demande si ce pourrait être les fils de Carole, cette femme ronde et poilue, futée, mais sournoise. Cette dernière a perdu une fille et a développé une énorme jalousie face à Selkie. Aurait-elle voulu lui faire du mal, sachant l’importance des livres pour elle? Pourtant, si elle connaissait l’histoire de la femme-phoque, elle saurait que nulle autre ne peut comprendre aussi bien la douleur liée au deuil de sa descendance. Elle chasse cette idée ridicule. Même Carole ne peut ourdir un tel plan machiavélique!

Les trois femmes s’élancent en direction du parc où se trouve la boîte à histoires en question avec Charlot sur les talons. Il s’agit d’un autre segment de la rivière de l’Ouest. Plutôt que de suivre le cours d’eau coupé par le barrage, elles iront par la voie terrestre. De phoque de mer, Selkie est devenue créature d’eau douce en prenant pays ici. Elle connaît le bras d’eau par cœur, celui qui fournit l’eau potable à la population. Tirant sa source du lac Gustave à Wentworth-Nord, la rivière passe par Brownsburg-Chatham en un parcours sinueux, composé de nombreux coudes, cascadant sur les roches, bouillonnant d’écume blanche au printemps. Elle finit sa course dans la rivière du Nord, dans la ville voisine, Lachute. En cet été particulièrement chaud, le niveau de l’eau a baissé comme jamais. La température reste élevée même lorsqu’il fait nuit. La chaleur aura peut-être contribué à exciter les malfaisants. Elle nourrit très certainement la colère de Selkie, Lili et Emmy.

Selkie pense à son amie Carmelle, la grande défenderesse du français mariée à un Écossais qui n’arrivait pas à baragouiner la langue de son pays d’adoption. Carmelle mitonnait de délicieux desserts, dont les fameux scones aux bleuets. Elle avait appris à son amie à garder son sang-froid, habituée qu’elle était aux défis, travaillante, déterminée à faire ce qu’elle devait pour faire vivre sa famille. Carmelle avait eu l’audace d’aller travailler à l’usine de la Canadian Safety Fuse à 15 ans pour fabriquer des grenades. Sa dextérité était telle qu’on l’avait gardée à l’emploi même lorsqu’on avait découvert qu’elle n’avait pas l’âge de travailler. En plus de ses enfants et de ses amoureux, Selkie avait perdu de nombreuses amies, après bientôt 200 ans d’âge.

Lorsqu’elles arrivent au parc, les trois vandales s’apprêtent à le quitter. Lili reçoit un coup au cœur quand elle reconnaît le jeune garçon avec qui elle a échangé son premier baiser, en arrière du bureau de poste il y a à peine une semaine. Sa déception est grande. Elle n’éprouve plus que du dégoût pour le jeune homme. Elle lui en veut de faire subir aux autres son mal-être. Selkie soulève sa peau de phoque au-dessus de sa tête tel un étendard qui reflète la lumière de la lune et lui confère un halo impressionnant. Elle parle d’une voix forte et pointe les garçons en leur jetant un sort : « Que celui qui détruit un livre ou le jette à l’eau reste accroché à lui et sombre dans les cascades de la rivière de l’Ouest pour ne plus en revenir! » Charlot ajoute un grognement, convaincu qu’il peut faire peur à lui seul. Les garçons éclatent de rire, croyant la dame prise de folie. L’un d’eux la nargue du regard. Il s’empare d’un livre resté sur le sol et s’apprête à le lancer dans l’eau quand ses yeux s’emplissent de panique. Sa main ne peut plus se détacher du livre et il se sent attiré vers le cours d’eau. « Je vous le laisse, je vous le laisse, je vous le laisse! » Sa voix devient de plus en plus aiguë pendant que ses amis l’abandonnent, pris de peur. Lili s’approche du malheureux et le regarde froidement pendant qu’elle prend le livre de ses mains et l’invite à déguerpir d’un bref mouvement de tête. Il détale sans demander son reste. Charlot lui jappe après. « Tout ce que tu avais à faire, c’était de travailler à ton bonheur, pas à détruire celui des autres », pense Lili en le regardant s’enfuir. Selkie embrasse ses filles. Elle leur fait un long câlin enveloppant. Puis, elle enfile à nouveau sa peau de phoque. Elle plonge récupérer les livres emportés par le cours d’eau. Elle leur lance un cri rassurant : « On se retrouve à la maison. On dégustera des gâteaux de Roxy Cake ensemble. J’ai d’autres histoires à vous raconter. » Charlot approuve d’un jappement joyeux en remuant sa queue blanche.

Cynthia Lisa Dubé a créé cette histoire à partir des réponses données par les citoyens de la Ville de Brownsburg-Chatham lors du marché public du samedi 14 août 2021 (La boîte à idées des Célèbres anonymes). Le public devait décrire un personnage réel ou imaginaire, présent ou passé et parler de ce qu’il aime de sa municipalité. Merci à tous les citoyens qui se sont prêtés au jeu. J'ai découvert un animal mythique, appris le nom de la montagne noire et pris un grand plaisir à vous écouter ou vous lire! Notre Ville recèle encore plein d'autres histoires, dans tous ses recoins...


Crédit photo © Mario Chabot, 2021.


#brownsburgchatham #selkie #boîteàidées #rivièredelouest

11 vues0 commentaire